9 décembre 2022, WIELS

Depuis le 17e siècle, les dictionnaires présentent le paysage comme une étendue de pays soumise à un « point de vue », en l’envisageant donc comme une relation entre un sujet regardant et un objet regardé. Dans cette perspective, l’homme domine le paysage depuis un lieu privilégié, il se l’approprie dans le but de conquérir la nature en en donnant une image parfaitement maîtrisée. Aujourd’hui, cette idée de prise humaine sur la nature, indissociable de l’idée de modernité, s’est estompée face à une prise de conscience : cette attitude de supériorité, menant à l’exploitation des ressources naturelles, est à l’origine d’une transformation néfaste de la nature, au point de menacer la survie de l’espèce humaine.

Aujourd’hui, tout.e artiste qui s’attache à porter son regard sur le paysage le porte nécessairement aussi sur les conséquences du changement climatique et la destruction de l’environnement à l’ère de l’Anthropocène, c’est-à-dire l’avènement de l’être humain comme influence déterminante sur les écosystèmes. Par conséquent, le paysage est perçu à la fois comme une représentation (qui a son histoire, ses principes esthétiques, ses fonctions culturelles, politiques et sociales) et comme un territoire matériel façonné et transformé en fonction d’intérêts idéologiques, économiques, sociaux et politiques.

Cette journée d’études prend son point de départ dans l’hypothèse que cette conception complexe et protéiforme du paysage ne peut plus trouver son expression adéquate sous forme de tableau, ni s’adresser au seul sens de la vue. En effet, dans le sillage du Land art et de l’art écologique des années 1970, les artistes sont nombreux à recourir à des procédés et des dispositifs de présentation qui abandonnent l’image unique et singulière en faveur d’agencement en séries, d’installations multimédia, de livres et d’autres formes d’imprimés pour offrir une expérience pluri-sensorielle où la transformation du paysage se reflète dans la manipulation de l’image (dans le sens littéral et figuré), et où « sighting » (observer, repérer) rime avec « siting » (situer, localiser) et « citing » (citer) (Cassandra Edlefsen Lasch).

Si le paysage est perçu comme « un grand corps hybride, impur et polyrythmique » (Danièle Méaux), il semble naturel que les œuvres qui s’y rapportent tiennent compte de cette hybridité autant dans le contenu que dans leur organisation matérielle.

Dès lors, il s’agira d’explorer les manières dont des artistes contemporain.e.s recourent au livre, à la carte postale et à d’autres formes imprimées en tant que médias manipulables et hybrides. Se situant entre texte et image, vue et toucher, communication et objet matériel, ces œuvres tentent d’impliquer les spectateurs-lecteurs-manipulateurs, physiquement et mentalement, dans une investigation de ce que signifie, à l’ère de l’Anthropocène, « paysage » ou « nature », non comme objet par rapport auquel nous nous tenons à une certaine distance (tableau de paysage), mais comme objet dans lequel nous vivons (Timothy Morton).