« Affinités atmosphériques » esquisse une réparation envers les lichens, si longtemps méprisés : l’installation leur donne la parole pour évaluer les qualités de l’air au sein de territoires historiquement dédiés aux sanatoriums.
« Affinités atmosphériques » est un projet de recherche artistique, soutenu par le FRArt, sous titré « apprendre à sentir avec les lichens » « ce que les lichens nous racontent ». La recherche se propose de collaborer avec les lichens, ces organismes négligés (en Belgique aucun lichen n’est protégé en vertu d’une loi), en les considérant comme de véritables sujets. Comme les lichens ne tirent aucune subsistance du support auquel ils s’accrochent, leur présence ou absence disent quelque chose des différentes qualités de l’air qui les environne. Étant particulièrement réceptifs à des qualités de l’air qui nous échappent (la question est vitale pour eux) et créateurs de formes que nous percevons, les lichens sont des traducteurs indispensables à notre perception. Il s’agit de leur donner la parole, de les « écouter ».
On ne respire pas partout le même air. En certains lieux, l’air est irrespirable. Les humains ne sont pas égaux face à la qualité de l’atmosphère qui les environne. Et l’air qu’iels respirent, invisible et inodore, a quelque chose d’insaisissable. Mais pas pour tous les vivants.
Déjà en 1866, le botaniste finlandais Wilhem Nylander écrivait que « les lichens donnent, à leur manière, la mesure de la salubrité de l’air, et constituent une sorte d’hygiomètre très sensible ». Cette affirmation avait alors une portée politique car l’hygiénisme était la réponse sociétale à l’épidémie de tuberculose résultant de la destruction des milieux de vie ancestraux par l’industrialisation. Pour lutter contre la maladie, l’hygiénisme a conduit à imaginer puis construire des lieux de vie considérés comme sains : les sanatoriums. Comme le dispositif curatif reposait sur l’exposition à l’air, il fallait s’assurer de sa qualité. Aussi, lorsque Nylander, à la fin du XIXe siècle, alors que l’épidémie de tuberculose fait rage, parle d’hygiomètre, les conditions semblent réunies pour qu’on se saisisse de sa découverte.
En note de la préface à l’édition de 1896 de l’ouvrage, Nylander cite son collègue et ami, le Dr Stizenberger qui insiste sur cette faculté hygiométrique des lichens : « il convient de se servir des Lichens comme guide, lorsqu’on est à la recherche d’une habitation dans les villes, puisque l’air est généralement bon et sain là où ils sont nombreux ». On ne peut être plus explicite.
Pourtant, ce savoir ne percole pas dans la société. Les lichens semblaient-ils trop insignifiants pour qu’on puisse leur reconnaître pareil pouvoir? Qu’ils soient des bio-indicateurs de la qualité de l’air resta un savoir de lichénologue.
Puis on soigna la tuberculose autrement.




Brochure conservée dans les archives du sanatorium de Borgoumont (Archives provinciales).
Plus d’un siècle plus tard, la bio-indication de la qualité de l’air par les lichens est une évidence, non seulement pour les scientifiques, mais aussi pour le public en général. Ainsi un programme de sciences participatives, Lichens GO, a-t-il été mis en place afin que chacun et chacune puissent évaluer la qualité de l’air qu’iels respirent.
Ce programme m’a permis, en tant qu’artiste, non-scientifique, d’imaginer une forme de réparation face au mépris qui a longtemps touché les lichens, en les interrogeant sur les qualités de l’atmosphère actuelle des lieux historiquement dédiés aux sanatoriums.
Les lichens identifiés et comptés selon le protocole de Lichens GO sur un territoire source (les environs d’un ancien sanatorium) ont été ensuite retrouvés sur un territoire cible : les arbres du Sart Tilman.







Chaque arbre auquel ils s’accrochent devient alors une étape d’une promenade dessinée par une logique lichénique elle même issue des qualités de l’air des environs sanatoriaux. Suivre cette promenade est proposé comme une manière de percevoir, par le déplacement de son corps, les qualités atmosphériques des environs des différents lieux sanatoriaux.
L’installation se présente sous la forme de 4 promenades correspondant aux atmosphères respectives des anciens sanatoriums provinciaux de Borgoumont (à Stoumont) et de Magnée (à Fléron), ainsi que des anciens préventoriums Saint Edouard (également à Stoumont), et Godefroid Lonhienne (à Dolhain).






Les lichens représentés sur cette image ont d’abord été observés à proximité de l’ancien sanatorium de Borgoumont dans le respect du protocole de science participative Lichens GO1. Leur recension constitue donc une sorte de carte d’identité de l’atmosphère de Borgoumont. Ces mêmes lichens ont ensuite été retrouvés sur les arbres du Sart Tilman.




Relier les arbres identifiés par la présence de ces lichens dessine une promenade à l’image de l’atmosphère de Borgoumont.

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Remerciements:
De nombreuses personnes ont été rencontrées et souvent sollicitées dans le cadre de ce projet pour leurs regards, leurs compétences, une ou plusieurs discussions. Je les remercie vivement de leur disponibilité. Je tiens tout spécialement à remercier Gaëlle Clark et Claire Frédéric qui ont accompagné ce projet depuis ses prémices; Yannick Agnan sans qui jamais il n’aurait pu naître, et touts les personnes responsables du projet Lichens GO dont l’expertise m’a beaucoup aidée ( Hugo Counoy, Laure Turcati, Cécile Lambert…), Julie Vanderhaeghen et Nina Willems de la coopérative Atelier Cartographique SC., Marine Denis de l’Institut Ecocitoyen du Pays du Mont-Blanc, Annabelle Austruy, et Audrey Souloumiac de l’Institut Ecocitoyen de Fos-sur-mer, Hervé Cochini du conservatoire des lichens d’Apremont, Mélanie Rainville de l’Iselp, ainsi que Gregory Lang et Olivia Willems Bara, qui ont permis de partager publiquement l’avancement du projet, Laetitia Delvoie des archives provinciales de Liège, Jean Christophe Borrel de Guébriant, et Annick Liard de Passy, et bien sûr Marion Cambier et Jean Housen du MACPA pour leur accueil et soutien, sans oublier Luc Schmitz et Adrien Beenkens du service du Service « Voiries, Démergement, Espaces Verts et Forêt » de l’ULiège.
1 Lichens GO est un dispositif de PartiCitaE (Sorbonne Université) et de Vigie-Nature École (Muséum national d’Histoire naturelle). Il est proposé en partenariat avec l’Association française de lichénologie, Tela Botanica (dans le cadre du projet Auprès de mon arbre), l’UCLouvain et Sciences.be. Il s’agit de compter la présence de 35 lichens différents dans 60 carrés de 10 cm de côté sur le tronc de 3 arbres espacés de 2 à 10 mètres.