Louis Empain et Antoine Courtens au Canada

Echoué n’est pas coulé est une recherche artistique qui s’intéresse à la collaboration de Louis Empain et d’Antoine Courtens au Canada. Elle tente de déplier l’enchevêtrement des coups du sort et hasards, tant heureux que malheureux, qui entourent un étonnant bâtiment art-déco en béton armé réalisé en 1937 par l’architecte Antoine Courtens, qui gît, abandonné, au bord du lac Masson, à Sainte-Marguerite, dans les Laurentides. Appelé à l’origine Community center, le bâtiment semble s’être ancré au concept de communauté qui a varié au fil du siècle: communauté de privilégiés, communauté citoyenne locale, communauté élargie.

le centre communautaire vu du lac Masson

1. L’exposition

Du 16 janvier au 29 février 2020, une exposition, portant le même titre, a proposé le résultat de cette enquête, au centre d’art et d’essais Occurrence à Montréal.

opportunité

Rêvée par le jeune homme d’affaire belge Louis Empain, après qu’il ait fait construire par Michel Polak, à Bruxelles, une maison prestigieuse qui porte toujours son nom, la construction du domaine d’Estérel a d’abord été une opportunité pour la communauté de Sainte-Marguerite-du lac-Masson. Presque tous les habitants de la municipalité ont travaillé à sa construction. Beaucoup y on ensuite été engagés comme personnel de service. Le domaine s’adresse à des étrangers fortunés qui viennent profiter de l’air pur et de la beauté de la nature.

abandon

Après deux ou trois années de fonctionnement l’infrastructure est réquisitionnée par l’État canadien durant la seconde guerre, puis est abandonnée et n’intéresse plus personne.

reprise

Fin des années 70, les citoyens de Sainte-Marguerite se fédèrent autour de ce qu’il reste du projet d’Empain. Le centre communautaire ruiné devient alors la mairie et le centre culturel de la municipalité. De nombreux habitants travaillent bénévolement à sa rénovation.

nouvel abandon

Malheureusement, ce projet communautaire demande une certaine anticipation qui n’est pas totalement partagée. Certains sont plus cigales que fourmis et il n’a pas été possible d’entretenir le bâtiment avec le soin qu’il nécessitait. D’où, le temps venu, l’abandon du navire.

protection

A ce moment là, comme une mutinerie, une défense du bâtiment et de ce qu’il représente s’organise. Des citoyens se lèvent emmenés par l’un d’entre eux qui fait campagne sur la protection du bâtiment et devient le nouveau maire. Le bâtiment est classé.

Il reste alors à accorder ces valeurs entre elles et faire en sorte que la valeur patrimoniale devienne un enjeu communautaire.  C’est un peu où nous en sommes aujourd’hui.

le centre communautaire en 2019 vu de la rue Empain.

2. La solidité du béton

Construit en béton armé par des ouvriers recrutés sur place durant l’hiver 1936-37, le bâtiment conçu par Antoine Courtens est toujours debout aujourd’hui. Pourtant, dès l’après-guerre, son destin n’eût plus rien de glorieux : utilisé comme centre équestre durant les années 50-60, il abrita d’abord des chevaux, puis devint un entrepôt d’hivernage des bateaux qui peuplaient le lac l’été. L’entreposage de bateaux étant fort peu rentable, les revenus générés par le bâtiment étaient inférieurs aux taxes foncières que son propriétaire devait régler chaque année. Fin des années 70, il a donc raisonnablement voulu le faire démolir. Mais le devis était si élevé qu’il dû admettre ne pas disposer de moyens suffisants pour mettre son plan à exécution. Ni rentable, ni destructible, les conditions étaient réunies pour une transaction.

Le béton armé est solide. Il ne peut pas être évacué de mon projet. Je construis donc des coffrages, en prenant pour modèle les dessins d’Antoine Courtens.

Le climat des Laurentides peut être rude. Pourtant le bâtiment n’est pas isolé, ce qui a conduit à son second abandon, en 2012.  Du polystyrène extrudé sera noyé dans le moulage.

3. Couler le béton

le marché

En 1977, le Maire de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson proposa au propriétaire du centre communautaire de le céder gratuitement à la Municipalité afin d’en faire sa Mairie, faisant valoir le bénéfice de la destruction pour ce dernier. Le propriétaire refusa ce premier marché, mais accepta de vendre son bâtiment. La Municipalité devait emprunter 250 000 dollars pour son achat et sa rénovation. L’emprunt étant important, un registre a été ouvert afin que la population puisse manifester son accord ou son refus via un référendum. Le jour de l’ouverture du registre, le 2 décembre 1978, une tempête de neige s’est déchaînée sur la région. 240 personnes se sont malgré tout déplacées mais il fallait 256 signatures pour organiser le référendum. La vente pu donc avoir lieu.

situation politique locale

Trois membres du Conseil étaient opposés à cet achat. Les trois autres membres y étaient favorables. Le Maire, par son vote, décida, ce qui ne lui plaisait guère. Aussi trouva-t-il important d’impliquer les citoyens de Sainte-Marguerite. Plus de 200 personnes ont travaillé bénévolement à la rénovation du bâtiment. La plupart de ces bénévoles étaient les enfants des hommes embauchés sur le chantier d’Empain durant l’hiver 36-37. Ces hommes n’étaient pas des ouvriers spécialisés dans les métiers du bâtiment. Pourtant ils ont construits les coffrages, mélangé puis coulé le béton selon les plans dessinés par Antoine Courtens.

Seconde étape : coulage puis décoffrage.

4 . Valeur patrimoniale et timing

En octobre 2012, la Ville lance un appel d’intention pour l’achat et le redéveloppement du Centre culturel.

Deux mois plus tard, après avoir évalué les projets reçus, la Ville annonce son intention de vendre le Centre culturel à un promoteur afin qu’il le transforme en appartements. Une partie sera démolie et reconstruite en respectant les volumes principaux et le style du bâtiment.

le choix

Pourtant, il existait un autre projet qui envisageait de restaurer le bâtiment en gardant son caractère public et sa fonction communautaire. Avec l’architecte de la Ville, ainsi que de nombreux citoyens, soutenu par plusieurs associations locale, la Société d’Histoire de Sainte-Marguerite et d’Estérel l’avait conçu. Mais, la Ville n’a pas soutenu cette proposition, car, selon la Mairesse, les taxes encourues par les citoyens seraient plus élevées pour un projet de restauration que pour un projet de transformation en appartements. C’est donc en évoquant son souci budgétaire et l’avenir de ses citoyens qu’elle disait préférer le premier projet.

la préservation

Le 18 avril 2013, le Ministère de Culture et de la Communication annonce son intention de classer le Centre culturel afin de préserver ses valeurs patrimoniales. Au grand dam de la Mairesse, l’intention vaut déjà protection. Deux mois plus tard, le promoteur fait néanmoins offre d’achat.

accélération

Quelques jours avant les élections de novembre 2013, la mairesse signe l’acte de vente.

obstruction

Mais la protection patrimoniale du classement empêche l’acheteur de réaliser le projet prévu.

Que faire des formes en béton représentant le bâtiment dont le poids excède 200 kg ? Les transporter de Belgique au Canada malgré le coût écologique et économique ou les couler à nouveau sur place au risque de considérer que reconstruire équivaut à construire ?

Il ne reste plus qu’à imaginer le voyage d’une caisse contenant la maquette, certes en plusieurs morceaux, mais néanmoins en béton, représentant le bâtiment art-déco d’Antoine Courtens, dont l’architecture évoque le modernisme d’un paquebot, logée dans un container de métal, lui même déposé dans la cale d’un cargo voguant à travers l’océan Atlantique. Comme l’avaient fait 80 ans auparavant Louis Empain et Antoine Courtens.

avec le soutien de WBI

5. Occurrence

Voir l’exposition Bruno Goosse | Échoué n’est pas coulé

Empain et Courtens au Canada